dimanche 9 août 2009

Freewheel Burning

Dimanche neuf août deux mille neuf. Quinze heures quarante-trois. Dimanche est sans doute le jour de la semaine où je préfère travailler. Déjà, je commence à quatorze heures au lieu de onze heures du matin, ce qui me fait arriver vers midi plutôt que neuf ou dix heures, surtout en cette période de remaniement du tissu espace-temps. Ensuite, les clients sont rares, donc j'ai le temps de faire ces petites choses qui, les autres jours, s'entassent et se rappellent à mon attention, le soir, lorsque, au terme de quinze heures consécutives de travail, je rentre me coucher, par lâcheté, plutôt que de m'y atteler. J'aime le dimanche.

Cette première semaine sans mon frère s'achève de manière plutôt positive. Les ventes sont bonnes, les fournisseurs en vacances n'ont pas posé de problèmes, j'ai réussi à passer quelques commandes, et Mirgwael est venu me suppléer aux bons moments, quand je commençais à m'effondrer et que mon épiderme desséché menaçait de se fendiller, répandant sur le parquet sale de la boutique mes entrailles malmenées par la privation et le déséquilibre de mon régime alimentaire. J'avais besoin de repos, Mirgwael m'a remplacé certains soirs, épaulé certains matins, il a su faire de la comptabilité et lessiver le carrelage quand l'énergie m'en manquait. J'aime le travail en équipe.

Puisque nous en sommes à parler des choses que j'aime, mentionnons la lecture, ou la littérature ou les livres, pour peu qu'il y ait une différence entre les trois. Certains livres ont des images, d'autres sont snobés par une partie du public, qui rechigne à leur accorder le nom de littérature, mais les vrais amis des livres s'en tapent, qu'il s'agisse de revues, de volumes en poche ou de grand format, ils engrangent et avoinent à tout va. En ce moment, j'engrange plus que je n'avoine, mais un jour viendra... J'ai compromis la solidité financière de mon foyer en confiant mes économies au libraire SF d'occasion que je connais sur Lyon. Je suis reparti avec deux grands sacs pleins de livres. Il fait même du comic book, en anglais, avec du super-hero dedans. Comment résister?

Les moustiques ont apparemment fini par découvrir le chemin de mon quatrième étage sans ascenseur. Ils viennent pousser la chansonnette dans mes oreilles aux petit matin, boire quelques pintes de mon sang primé, et décorer mes murs blancs par les taches écarlates qui viennent s'y imprimer quand sonne leur dernière heure, à grand renfort de pantoufle. Il faudra que je pense à nettoyer les murs. Quant à savoir comment ils ont fait pour s'introduire dans mon domicile, je pencherais pour les fenêtres grand ouvertes une partie de la nuit, mais j'attendrai les résultats finaux de l'enquête officielle avant de me prononcer.

Mes fenêtres restent ouvertes, on s'en sera douté, du fait des grands chaleurs qui sévissent présentement en notre belle ville de Lyon. Le mercure doit osciller, au plus fort du cagnard journalier, entre trente et trente-cinq degrés, avec des pointes proches de quarante. A mon avis. Je n'ai pas de thermomètre, et je suis équipé, au boulot, d'un ventilateur spécialisé en rhumes, donc je ne suis pas le mieux placé pour connaître la réalité empirique du temps qu'il fait, mais comme je bosse derrière un comptoir, les gens qui viennent m'acheter à boire se sentent obligés de me faire des confidences. Et puis, avouons-le, comme je passe l'essentiel de mes journées courbé en deux sous le poids des livres ou des packs de bouteilles, ou des plateaux de cannettes, ou des cartons livrés pour moi en rémission des péchés, je la connais, en fait, la chaleur, et ce, quelle que soit la saison. Alors, bon. Le mercure peut bien monter, descendre, je suerai toute l'année. Bénies soient mes douches froides quotidiennes.

Programme de la journée: tout en guettant le chaland, traîner sur l'entretoile tout en rangeant ma boutique. Dans un peu plus de trois heures, à la fermeture, je poursuivrai mes efforts afin de débarquer, demain matin, dans un environnement favorablement débarassé de tout ce qui l'encombre. En soirée, je regarderai un disque digital polyvalent, avant de me plonger dans les aventures illustrées, quoiqu'en noir et blanc dans la réédition bon marché acquise ce jeudi, de Luke Cage, héros à louer, alias Power Man pour les extimes. La réponse du comic-book anti-balles aux tropes de la blackploitation mise au goût du jour par le cinéma populaire des early seventies (car la BD en question est d'époque).

Dormir, avant l'aube, pour revenir au magasin. Mon frère rentre vendredi. J'aurai, d'ici là, achevé mes rangements et accumulé un retard conséquent dans la gestion quotidienne du commerce; à moins que, d'ici là, je ne prenne le coup de main et ne parvienne à tout gérer de front, en un temps record, sans erreur et sans stress. Mais j'en doute. Grâce à Mirgwael, ma semaine de travail est descendue de quatre-vingt-dix à quatre-vingts heures, et encore, je n'ai pas eu le temps de tout faire. Dans un an, peut-être, mon expérience de tous les aspects du métier sera suffisante pour me permettre de tout abattre simultanément, à la perfection et dans l'allégresse, mais en l'état, je poursuis mon apprentissage. Et mon sandwich à la rosette.

lundi 3 août 2009

Ma Maison est en Carton

Lundi trois août deux mille neuf. Midi quatorze du matin. Tout seul depuis ce matin à la boutique. Mon frère n'a pas pu partir en Ecosse comme initialement prévu, pour une obscure question de délai dans la délivrance de papiers d'identité, mais comme les billets de train étaient déjà réservés, il passera une grosse dizaine de jours en région parisienne, en Normandie, ou ailleurs. Que sais-je. Mais il ne sera pas à l'étranger, donc je pourrai le déranger toutes les cinq minutes en l'appelant sur son portable pour des détails insignifiants dans la gestion de son magasin.

La semaine dernière, j'ai hébergé Vertige, venu sur Lyon découvrir la ville et s'entretenir professionnellement avec des gens. Je pense qu'il a plutôt apprécié le coin, j'ai pour ma part quelque peu manqué de disponibilité pour me rendre présent, mais j'ai offert mon toit, mon frigo et mon rare temps libre à l'ami de passage. C'était la seconde fois qu'un hôte de passage vient me rendre visite, et j'ai toujours un matelas d'appoint pour ces circonstances. Qu'on se le tienne pour dit.

Mardi dernier, comme prévu, mes parents ont débarqué à bord d'un camion de déménagement. Aidés par ma belle-sœur et deux clients, nous avons fait gravir les quatre étages doubles aux quatre-vingts cartons, aux quelques meubles et à nos corps fatigués. Bilan des courses, un début de tendinite qui ne s'est pas arrangé après quatre jours intenses à la boutique, à rester debout le plus clair du temps, à déambuler dans les rayons où nous avons ajouté des étagères, qu'il m'a fallu regarnir en déplaçant, plusieurs fois d'affilée, l'ensemble des livres que nous vendons (et ils sont nombreux). Il me reste à finir de reclasser le tout début de l'alphabet, et la toute fin. Et à trouver un mètre cinquante de rayons pour y mettre les ouvrages déplacés par mon frère pour faire de la place dans un autre rayon (où j'ai pour le moment stocké, en vrac, ce qui dépassait). Doooonc, j'ai encore pas mal de pain sur la planche.

Hier dimanche, je me reposais, mais comme la veille, j'avais fini de travailler vers quatre heures du matin (soit dix-huit heures consécutives de labeur, avec un samedi au milieu, soit la journée la plus active de la semaine, et un rejet gastrique vers dix-huit heures, mon sandwich pas frais de l'avant-veille qui n'est finalement pas passé, surtout à m'accroupir sans cesse dans les rayons pour en extraire des kilos de papier pour recommencer l'opération immédiatement après, très mauvais pour les genoux, mais mes abdos se portent bien, merci pour eux), j'ai peu dormi, et le repos pris n'a pas suffi à compenser la fatigue accumulée.

Dans l'après-midi, je suis allé boire une bière au bar-restaurant qui nous prête sa salle pour faire des tournois de cartes le dimanche, j'y ai récupéré l'ordinateur portable de la boutique, quelques boîtes de cartes non utilisées pour le tournoi, avant de filer vers le magasin, où j'ai pu récupérer les clefs qu'un associé avait utilisées pour tenir le fort pendant mon jour de congé. En soirée, deux parties de jeux de plateau de durée moyenne avec des habitués. Retour vers minuit, le sommeil n'est venu que vers quatre heures du matin, après visionnage des quatre premiers épisodes de la seconde saison de Battlestar Galactica, la récente série. Je passerai sans doute une ou deux heures ce soir à regarder la suite.

Ce lundi matin, la fatigue est au rendez-vous, même si les clients se font rares. L'effet mois d'août, j'imagine. Aucune vente pour le moment (il est midi trente-cinq), malgré deux ou trois brefs passages de clients putatifs. Les éboueurs m'ont gentiment engueulé parce que les poubelles de l'immeuble (que je n'ai pas pu remplir de la récolte de déchets du week-end, because les professionnels de l'ordure ne sont pas passés à l'heure habituelle, ce qui me permet d'ordinaire, en venant une demi-heure plus tôt au boulot, de sortir les poubelles avant d'ouvrir) contenaient des copeaux de neige blanche, fort volatiles, que j'y avais entassés, n'ayant guère le choix, vu qu'un de nos principaux fournisseurs aime en emplir ses cartons. Un autre de nos fournisseurs est déjà passé ce matin, trois cartons que j'ai aussitôt ouverts, inventoriés, découpés et ajoutés au stock. Je suis débordé.

Je pense que les dix jours à venir seront difficiles. Mes associés se sont manifestés pour me dire que je pourrais faire appel à eux en cas de besoin, pour m'épauler ou me remplacer ponctuellement, les jours où eux-mêmes sont libres. L'offre n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd, et quand la fatigue me terrassera, ou que clients, livraisons et commandes me subermergeront, je verrai bien s'ils sont disponibles. Toujours est-il qu'à l'heure actuelle, je me sais mal préparé à tout gérer tout seul. Les commandes (même si plusieurs de nos fournisseurs seront partis, justement cette semaine, pour d'obscures raisons de départ en vacances), la comptabilité et la gestion du stock en général, je ne m'en suis jamais occupé, et je ne suis pas sûr de pouvoir le faire (mais il faudra bien). Et plusieurs gammes de produits, que mon frère connaît sur le bout des doigts, me sont encore massivement hermétiques.

Du coup, entre les journées de quinze heures de travail et la fatigue nerveuse, musculaire et tendinique, je n'ai guère avancé les rangements chez moi. La plupart des cartons ont été ouverts, mais une petite moitié s'est vu empiler dans un coin, en attendant que le courage me prenne de monter l'étagère en pièces détachées que mes parents m'ont laissée. Je n'ai pas de marteau, donc je compte emprunter celui de la boutique, maintenant que nous avons terminé d'y monter les nouvelles étagères, mais il faudra que je m'occupe de l'assemblage et du remplissage le matin avant neuf heures, à une heure où je suis généralement occupé, sinon à dormir, du moins à gérer le quotidien de mon domicile.

Choses à faire demain matin très tôt, avant de venir au magasin vider les poubelles, ranger les livres et retrouver les produits égarés dans les profondeurs de la réserve (dont l'espace intérieur est de loin supérieur au volume extérieur, mais ne cesse de faire défaut): prendre une douche intégrale, longue et shampooinée, avec de l'eau chaude que j'aurai pris le temps de fabriquer en branchant mon ballon, deux heures avant la prise de douche; passer une heure entre la laverie, où je regarderai tourner mon linge, animé d'une volonté propre, baigner dans une dédoction purificatrice, à l'abri d'un hublot circulaire aux vertus hypnotiques, surtout tôt le matin, et mon studio, où je déploierai le séchoir en métal idoine, propice au desséchement du linge une fois propre, mais humide; traîner mes guêtres dans les allées du supermarché de proximité, y recomposer mes réserves alimentaires, fort déplétées par l'enchaînement des petits-déj', l'accueil prolongé de Vertige et le temps qui m'a fait, précisément, défaut, pour entretenir mon stock. Et c'est tout, je crois, pour demain matin.

La semaine a donc été pauvre en lectures. J'ai achevé Janua Vera, recueil passionnant, auquel je devrai ajouter la nouvelle contenue uniquement dans la version de poche, et Gagner la Guerre, du même Jean-Philippe Jaworski, que j'ai chez moi, parmi d'autres ouvrages, fort nombreux au demeurant, attendant d'être lus. J'ai profité de mon jour de repos pour lire le premier volume de Chroniques des Nouveaux Mondes, de Jean-Marc Ligny, et j'ai repris ma lecture d'Outlander, de Diana Gabaldon, dont j'espère pouvoir venir à bout prochainement (encore trois cents pages de romance cross-temporelle sur les hautes terres d'Ecosse).

Programme de la journée: tenir le coup, à grands renforts de café et de sandwiches que je n'ai pas eu le temps de préparer ce matin, et que je ne pourrai donc pas manger. Faire venir les clients, par la puissance de mes ondes télépathiques, et assurer par mon dynamisme, mon professionnalisme et mes verbiages, l'avenir financier de mon commerce. En soirée, tenir un tournoi magique pendant que je tenterai d'achever les rangements, dont je ne m'occupe pas pour le moment, parce qu'étant seul, je ne puis me réfugier dans les espaces liminaires du monde matériel, car ainsi procéder serait me dissimuler à la vue de mes contemporains, lesquels n'oseraient franchir le seuil du magasin ou, pire encore, le pourraient franchir à mon insu, déambuler librement dans les allées du lieu, acquérir sans me le dire les produits disposés sur les rayonnages, partir sans payer ou, pire encore, se sentir mal accueillis, mal servis, mal conseillés, alors même que je dispose de toutes les réponses aux questions qu'ils n'oseront pas me poser.

Programme des heures à venir: en attendant un bref passage de mon frère, entre deux trains, le temps de récupérer les clefs du domicile parental et me prodiguer quelques conseils salutaires, gérer le stock, les livraisons, les clients, lire quelques pages du roman entamé, me renseigner sur les nouveautés, présentes et à venir, du monde de l'édition, et caetera. Mes genoux me tirent, ma cheville me lance, mon estomac gargouille et la solitude me plonge dans des affres d'angoisse cosmique. A moins que ça ne soit la faim. Réponse après ingestion d'un morceau de pain rassis, tartiné de beurre rance, si je trouve une âme charitable pour m'aller quérir la bête. Le mois d'août en solitaire, ça n'est pas facile tous les jours.

lundi 27 juillet 2009

Janua Vera

Lundi vingt-sept juillet deux mille neuf. Treize heures huit. La fatigue commence à se faire sentir. Je persiste à me réveiller tôt, vers six heures vingt ce matin, et à bouquiner une ou deux heures avant de lancer le moteur de ma journée. Ce matin, j'ai commencé à lire Janua Vera, recueil de nouvelles dû à Jean-Philippe Jaworski. Cet ouvrage s'est apparemment bien vendu. Toutes les nouvelles se situent dans un même univers, et l'une d'entre elles sert d'incipit au roman Gagner la guerre, du même auteur, sorti il y a quelques mois.

Les Moutons Electriques ont publié les deux livres, et je les possède tous deux chez cet éditeur. Janua Vera a fait l'objet d'une publication en poche chez Folio SF, après adjonction d'une nouvelle supplémentaire; il faudra donc que je me procure cette édition. Pour le moment, j'ai lu la première nouvelle, et je suis en train de lire la seconde (il y en a cinq autres, et l'adjectif "second", qui sonne mieux que "deuxième", ne s'emploie pas exclusivement pour désigner le deuxième d'une série de deux, mais peut aussi se voir utiliser pour marquer le second degré d'une énumération plus longue, j'ai vérifié dans le dictionnaire, ça marche, ouf, parce que "second", je préfère, "deuxième", ça sonne un peu sec). Un conquérant blond, vaguement réminiscent d'Alexandre le Grand, a le sommeil troublé; un assassin professionnel, dans une ville d'eau évoquant Venise, se voit confier un contrat difficile. Et j'en suis là pour le moment.

Le retour au boulot s'est bien passé. J'ai été content de retrouver un univers désormais familier, la clientèle est majoritairement constituée d'habitués au commerce agréable, et pour le moment, je n'ai pas eu à trop souffrir du rythme trop intense de nos activités. Si je continue à ne dormir que quatre à six heures par nuit, je cours au devant d'une certaine irrascibilité, mais je devrais pouvoir me contrôler (et dormir tard certains matins, je négocierai ça dans le courant de la semaine avec mon frère). Soixante-dix heures de boulot par semaine, peu ou prou, très peu de temps pour moi, et des montagnes de livres dans mon studio, qui n'attendent que mes rares disponibilités pour se faire réduire.

Programme de la journée: tenir la boutique seul pendant une période indéterminée, assister au montage des étagères que mon frère est en train d'acheter avec l'aide de sa copine, ne pas m'endormir au gouvernail, boire un ou deux seaux de café (je me suis mis à boire du café, noir sans sucre, en grande quantité, quand j'étais au Japon il y a quinze jours, avant je n'en buvais pas, je n'aimais pas ça, je ne jurais que par le thé), manger mon sandwich maison saumon-brie, lire un peu si personne ne me voit faire. Après le retour de mon frère, poursuivre ma quête pour une réserve rangée, en exhumant les jeux enfouis, les figurines promotionnelles dues en lot pour un tournoi tenu en mon absence et que sais-je encore. Je dispose d'un plan secret, machiavélique, pour mieux organiser l'espace, mais pour ça, j'ai besoin de temps; le temps, l'espace, on en revient toujours aux éléments fondamentaux constitutifs de la réalité (qu'il faut sauvegarder, mais j'y reviendrai ultérieurement).

dimanche 26 juillet 2009

Overnight Sensation

Dimanche vingt-six juillet deux mille neuf. Dix-sept heures cinquante. Je me suis plus ou moins remis de mon jet-lag. J'en conserve une propension à me réveiller matin, dont je profite tant qu'il est temps; la saison estivale se laisse brosser dans le sens du poil, il fait jour tôt, et les heures à un chiffre sont propices à la lecture. Paisible, à l'occasion, tumultueux par ailleurs, mon quartier en été, pour ce que j'en vois, est intéressant à côtoyer.

Le matin, les envols de pigeons sous mes fenêtres occasionnent chez moi un léger agacement. Durant mon voyage au Japon, les intempéries, ou le mouvement de va et vient de mes volets malmenés par le vent, ont jeté à bas plus de la moitié des piques anti-pigeons ayant orné mes fenêtres. Un coup d'œil jeté à la dérobée sur les balconières de mes voisins m'a révélé l'universalité du phénomène; toujours est-il que, mon état des lieux mentionnant lesdites piques, j'en serai redevable à ma régie au moment d'en sortir, fût-ce le vent qui s'en soit rendu coupable.

Hier matin, vers sept heures, tandis que je lisais, allongé à même le sol sur mon matelas de fortune, un groupe d'hommes avinés, sans doute assemblés dans une cour voisine, ont trouvé amusant de faire sonner une corne de brume, à pleine puissance, pour le plaisir de la populace assoupie (qui, à de très rares exceptions, ne travaille pas, contrairement à moi, le samedi matin). Autre élément d'animation sous mes fenêtres, le ballet des chats du quartier, et la bêtise d'une de mes voisines qui, en plus de nourrir la vermine venue du ciel, à grand renfort de croûtons et de graînes, endosse la cuirasse de la croisée pour vider des bassines sur les félins tonitruants, lesquels se voient simultanément encourager, par mes soins, à choper les pigeons qui troublent ma quiétude.

Tel est le paysage estival dans les environs immédiats de mon domicile. Il fait trop chaud, mais comme mes fenêtres sont orientées plein sud, je n'en souffre qu'à partir de quatorze heures; le matin, je laisse grand ouverts mes carreaux, m'emplissant les poumons de l'air malsain des villes (l'air lyonnais est pollué, je l'ai testé, alors que même l'atmosphère de Tôkyô était, par comparaison, respirable, et les véhicules y roulant particulièrement silencieux). Les automobilistes lyonnais, ville typique du Midi de la France, sont des chauffards de la pire espèce: leur activité favorite est de remonter les rues en marche arrière, pas vus pas pris, et j'ose à peine imaginer leurs débordements en cas de victoire décisive de leur équipe ballipédestre locale.

Je me remets doucement au sport. J'ai de grandes ambitions pour la rentrée, mais j'attends mon heure pour me lancer dans la course aux inscriptions. J'ai repris la course à pieds la semaine dernière, piétinant de mes foulées penaudes deux circumambulations du Grand Canal mis à la disposition des joggers du Parc de Sceaux, dans les Hauts-de-Seine (mes parents crêchent à deux bornes dudit parc), couvrant une distance totale, et continue, égale à six virgule quatre kilomètres, à en croire mon petit frère, lequel a longtemps, et abondamment, fréquenté le même parcours, du temps de ma jeunesse (il habitait alors à huit cents mètres du lieu dit). Je commence à récupérer de l'excès. Je me réserve pour le déménagement de ce mardi, j'aurai cinquante cartons de livres, et quelques meubles, à monter jusqu'au quatrième étage où j'expie.

Je suis toujours à la recherche d'une piste d'athlétisme, ouverte au public, proche de chez moi, susceptible d'accueillir mes déprédations tôt le matin, dans les mois à venir. J'aimerais aussi reprendre le badminton, sur des bases régulières, dans un cadre associatif, à proximité de mon domicile, toujours. Et me mettre au triathlon, ce pourquoi il me faudra au préalable repérer une piscine ne brillant ni par son éloignement, ni par la tardivité de son ouverture matutinale. Parce que j'aime à penser que je conserverai longtemps ce rythme (je sais, je suis naïf).

Programme de la journée: rester une heure environ à la boutique, que je tiens cet après-midi, jugulant tant bien que mal le flot continu du public avide de débourser ses sous dans mon établissement (quatre clients pour le moment, un par heure); en compagnie de Vertige, qui me rend visite pour le début de semaine, trouver un restaurant vietnamien ouvert, y déguster un pho ou, à défaut, dénicher un vendeur de kébab et consommer ses produits alimentaires. En soirée, dormir tôt, poursuivre mes lectures ou causer avec Vertige.

Ce matin, j'ai achevé la lecture, commencée avant-hier, de Glissements: une anthologie de troubles topographiques, ouvrage publié, en nombre limité, pour fêter les cinq ans d'existence des Moutons Electriques, une maison d'édition lyonnaise dont je suis particulièrement fan (j'ai entrepris d'acheter toutes leurs productions, y compris rétroactivement, dans la mesure du possible). Un recueil inégal, hélas bourré de coquilles, mais où quelques perles surnagent (les noms des contributeurs m'échappent, mais la nouvelle mettant en scène une série de demeures gigognes s'enfonçant sous la surface d'un lac gelé de dimension infinie m'a séduit par son aspect résolument borgésien, j'y ai goûté mes premières productions de Xavier Mauméjean et de Serge Lehmann, tous deux pourtant auteurs confirmés du paysage de l'imaginaire francophone, et je disséquerai plus avant la chose à tête reposée).

Ce matin toujours, car je me lève tôt, j'ai entamé, et presque achevé vu les dimensions de l'ouvrage, The Carpet People, premier roman de Terry Pratchett, initialement publié en septante-un, mais "amélioré" dans la présente édition, laquelle date du début des années nonante, par l'intervention d'un certain Terry Pratchett, romancier confirmé, ayant décidé d'arrondir les angles que son alter-ego de dix-sept ans avait laissés parfois saillir plus que de raison. Le produit final est agréable à lire, laisse entrevoir certains aspects des romans à venir, notamment du Discworld, mais demeure, n'en déplaise à l'afficionado du maître qui sommeille en moi, une œuvre de jeunesse, immature et parfois maladroite (mais tout ne tombe pas à plat, et j'apprécie cette lecture à la mesure de son mérite).

Toujours en chantier, Outlander, dont l'héroïne vient d'échapper au bûcher; La Horde du Contrevent, dont les protagonistes s'accordent une soirée de détente bien méritée à bord d'un voilier de passage; Renegade's Magic, l'avant-dernier roman de Robin Hobb (dont je lorgne sur le tout récent Dragon Keeper, sis dans le même univers et à la suite des trois trilogies publiées n'importe comment en français, impliquant un apprenti assassin, une bande de marins et un prophète pâle), que je n'ai laissé de côté il y a trois semaines que parce que ses dimensions en rendaient difficile l'embarquement dans mon sac de voyage pour le Japon.

Mardi prochain, dans deux jours donc, les deux ou trois mille livres présents dans mon studio se verront rejoindre par leurs collègues restés au pays, grâce aux volontés déménageantes de mes parents, grâces leur soient rendues. En soirée, un repas programmé dans un restaurant peu onéreux des environs, une sorte de répétition générale avant le grand banquet commémorant le quatrième anniversaire de l'ouverture, un vingt-cinq juillet, de la boutique où j'exerce dorénavant mes nombreux talents. C'est sans doute un effet de l'heure, mon estomac gargouille et j'ai peu dormi. Je vais de ce pas vider une fois de plus ma petite bouteille d'eau, quand il fait chaud, faut s'hydrater (de Lerne), manger un paquet de cookies fondus par le soleil, lire quelques pages et ne pas relancer la musique, entre la variété avariée, le jazz entrecoupé de sermons sur la vie et le heavy-metal par trop technique et compassé que les web-radios de ma fréquentation m'ont mis dans les esgourdes depuis ce matin, j'ai besoin d'une pause. Hop. Plus que trois-quarts d'heure et je lève le camp.

mercredi 22 juillet 2009

La Randonnée du Bout du Monde

Jeudi vingt-trois juillet deux mille neuf. Six heures trente-deux du matin (heure japonaise, treize heures trente-deux du même matin). De retour sur le plancher des vaches à cornes depuis une petite trentaine d'heures, je ne suis pas encore pleinement recalé sur le faisceau horaire de Paris, mais à force d'épuisement et de matinées blanches, on devrait y parvenir. Le séjour japonais s'est bien passé.

Quatre jours à Tôkyô, trois jours à Yonezawa, petite ville du nord avec la Mer de Chine pour dernier terrain vague (en fait, non, mais je voulais voir quelle gueule aurait cette phrase sur le plasma, pardon à Brel), pour un mariage traditionnel réussi (la nourriture était bonne, et même le reste était bien). Brève escale à Nagano, trois jours dans les montagnes, randonnée sous la pluie, fuite nocturne dans ma tente, deux jours à Osaka, crochet par Kyôto, retour sur Tôkyô, capsule-hotel les deux dernières nuits, vingt-quatre heures d'avion, train plus escale, beaucoup de train, croisé Doctor Doom à Helsinki, et Zubaydi à Shibuya, écouté les BeeGees dans l'avion, Tragedy.

Je suis en train de lire Outlander, un roman romantique avec du sentiment dedans, de Diana Gabaldon. Une infirmière récemment réunie avec son mari, un jeune professeur d'université, au cours d'une seconde lune-de-miel en Ecosse, disparaît mystérieusement à travers un cercle de pierres pour se retrouver projetée dans le passé, où elle rencontre l'ancêtre de son mari (un Anglais très méchant, capitaine de l'armée d'invasion) et un jeune guerrier écossais, qu'elle épouse dans des circonstances euh arrangées pour les besoins de l'histoire. Ils s'aiment, se prennent dans toutes les positions au milieu de la fraîche et riante campagne des Highlands, se donnent des coups de ceinture et se compliquent la vie. Triangle amoureux, voyage dans le temps.

Dévoré pendant le train et les nuits blanches au Japon, Perdido Street Station, gros roman de China Miéville, aurait pu être écrit par Tim Powers au mieux de sa forme, ou Michael Chabon s'il plaçait ses histoires dans un univers inventé. Ca m'a aussi rappelé le Moorcock du Pyatt Quartet, ou le Stephenson du Baroque Cycle, ou encore le Difference Engine de Gibson et Sterling. Bref, un roman formidable qui flirte avec plein d'autres auteurs qui me font vibrer, tout en ayant suffisamment d'originalité en soi pour qu'on ne pense pas à le comparer au-delà d'une simple pêche aux idées. Le style est foisonnant, l'intrigue part dans tous les sens, les personnages son bien campés, l'univers original et addictif. Bref, que du bonheur.

Actuellement en chantier, La Horde du Contre-vent, un roman euh expérimental d'Alain Damasio, un véritable tour-de-force dans lequel j'ai du mal à rentrer. C'est une bande de types qui rampent dans un univers mal défini, ils cherchent à remonter le vent, qui souffle et détruit tout selon une partition nébuleuse, ça fait huit siècles qu'ils piétinent dans la poussière en prenant des grands airs. L'écriture est ampoulée, l'auteur a décidé de nous faire vivre en alternance l'intériorité des vingt-trois pékins, nous sommes dans la lourdeur et l'ennui. Mais, bon. Je vais m'accrocher, je n'ai lu qu'une centaine de pages, essentiellement pendant ma nuit blanche au camping inondé, donc l'impression du moment n'est peut-être due qu'aux circonstances. Pour le moment, j'ai l'impression de lire une version chiantissime des Annales de la Compagnie Noire, ou de La Compagnie des Glaces, le tout dans un bac à sable, avec des trips à la Mondes Engloutis. A reprendre à tête reposée.

Programme de la journée: prendre un petit déjeuner, faire des cartons (second round de mon déménagement, mardi prochain), prendre un train pour Lyon, où je ferai du rangement, passerai le balai et tenterai de me recaler dans l'espace et le temps. Demain, reprise du boulot, avec rattrapage du retard sur les dernières nouveautés, lancement d'une formation-éclair sur la gestion de la compta et des commandes, avant de m'occuper seul de la boutique ce week-end, en avant-goût du mois d'août, pendant lequel mon frère prendra, à son tour, des vacances bien méritées.

mercredi 8 juillet 2009

Attaque de la Tempura Géante

Mercredi huit juillet deux mille neuf. Minuit vingt-six (heure française, dix-sept heures vingt-six). Je suis au Japon depuis une quarantaine d'heures. Les invités du mariage de Piotr sont tous arrivés (nous sommes quatre, dont deux filles et un joueur de cornemuse, qui partage ma chambre d'hôtel). Pour le moment, j'ai mangé un katsudon, deux bols de ramen, une assiette de gyôza, bu une bouteille de saké, un café glacé, une Guinness, acheté deux livres de poche et dormi quatorze heures (la nuit dernière).

J'ai pris l'avion lundi matin, avec escale à Helsinki, où le Doctor Doom est venu me rendre visite pendant mon transit, autour d'une bière et d'un donut. Une dizaine d'heures plus tard, j'étais à Narita, où j'attendis Piotr et Grandbignou, en compagnie desquels je pris le train pour Tôkyô, où je demeure (un hôtel de grand standing près de Ginza, généreusement financé par le fomenteur du mariage). Peu de sommeil en vol. Beaucoup depuis, voire trop.

Tôkyô n'a guère changé depuis mon dernier passage (il y a quatorze ans moins un mois), mais moi, oui. Je suis vite lassé de l'effervescence, des débordements stylistiques sévissant à Shibuya comme du désordre des néons dans le ciel de Shinjuku. J'aspire à respirer l'air de la campagne. Foules ordonnées, politesse omniprésente, métropole propre et bien rangée, Tôkyô ne m'excite plus guère. Surtout après un an en Chine, où l'essor d'une nation tout entière génère une dynamique sociale, dans l'orgueil et la démesure. Le Japon est un vieux pays.

Programme de la soirée: m'aller coucher (vingt-deux degrés avec la climatisation, contre une trentaine dehors, avec un important pourcentage d'humidité, mais après Hong-Kong en août, je rigole mollement), lire un peu, tenter de dormir, ne pas y arriver, lire jusque vers cinq heures du matin, décalage horaire raté. Suis en train de lire Perdido Street Station, de Chine Miéville, un roman foisonnant, avec une grande ville aux allures victoriennes, de la magie, des peuples divers. Un excellent style, des ambiances dignes de Michael Chabon ou du Gloriana de Michael Moorcock. D'autres analogies m'ont percuté tout le jour, mais elles me laissent en paix une fois le clavier sous mes doigts. Demain, Ueno, Shinjuku, palais impérial et yakitori.

dimanche 5 juillet 2009

En Route pour la Joie

Lundi six juillet deux mille neuf. Cinq heures cinquante-trois du matin. Dans cinq heures, je m'envole pour le Japon. Je suis en retard, ma valise n'est pas prête.